Une histoire d'amour (pas) comme les autres.
Dans une jolie mare, il y avait un petit groupe de têtards. Tous venaient de sortir de leur œuf depuis quelques jours seulement. Il y en avait des plus ou moins agiles, des plus ou moins rapides. Romain était dans la moyenne. Normal sans plus. Romain était un grand romantique. Il cherchait l’âme sœur dès ses premiers jours de vie, interrogeant les représentantes de la gente féminine pour découvrir celle qui répondrait le mieux à ses valeurs. Il la trouva après de nombreuses rencontres.
Il dut aller à l’autre bout de la mare pour la trouver mais enfin, elle était là : Julie. Des formes bien proportionnées. Un peu ronde. Toute mignonne avec de petites nageoires rigolotes. D’un rouge éclatant. C’était bizarre mais ce n’était pas grave pour Romain. Ça la rendait unique. Il ne sut pas dire ce que c’était et d’ailleurs peu lui importait. Il l’aimait. Voilà tout.
Julie était un poisson rouge. Mais, à cet âge-là, ça ne faisait pas beaucoup de différence. C’étaient tous les deux des petites boules avec des nageoires en forme d’éventail. Bon, l’éventail n’était pas orienté pareil, mais cela importait peu.
Cette attirance fut immédiatement réciproque. Julie trouvait ce têtard bien profilé. Il avait l’air plus déterminé, plus ambitieux que les autres gars qui l’avaient courtisée. Ça se voyait à sa façon de se tenir. A sa façon de nager. Clairement, il sortait du lot, ce Romain.
Ils commencèrent à se fréquenter. De longues balades en amoureux. Visitant les moindres recoins de la mare. Ils s’amusaient à nager l’un autour de l’autre. A faire des bulles. Bref, de jeunes et beaux amoureux.
Ils se mirent en ménage. La vie de couple se passait bien. Contrairement aux autres couples qui ne savaient pas communiquer, Romain et Julie avaient suivi des formations en communication et des stages de thérapies de couple. C’est vrai que ça leur servait beaucoup pour gérer les conflits du quotidien. Tous les animaux de la mare envient cette merveilleuse entente dans leur couple.
Romain avait de temps en temps envie de sortir de la mare. Il en parle à Julie. Celle-ci refuse de quitter sa petite maisonnette. Rien de grave qu’une différence de goût, comme d’autres différences qui devaient les enrichir mutuellement. Oui. Nous nous enrichissons de nos différences. C’est ce qui se dit dans la sagesse des têtards aussi.
L’envie de Romain d’aller visiter le monde devenait de plus en plus forte. Il sentait que quelque chose bouillonnait en lui. Il essaya de convaincre sa petite Julie. Avec toute la diplomatie donnée par les méthodes de communication, il arriva à faire accepter à Julie l’idée de sortir de l’eau. Elle le fit par amour. Quelques instants seulement car très vite elle se sentit mal sur la berge. Elle regagna rapidement sa maison dans l’eau.
On assiste alors à leur première dispute.
Il lui reprocha d’être peureuse. D’être trop timorée. De ne pas prendre de risque. Qu’on ne pouvait pas avancer dans la vie si on restait tout le temps dans son cocon.
Elle lui dit qu’il est important de se satisfaire du moment présent. Qu’il était un éternel insatisfait. Qu’il voulait toujours plus. Que s’il ne pouvait pas être heureux ici, dans la petite mare, il ne pourrait être heureux nul part.
Chaque fois que Julie sortait de l’eau pour Romain, elle s’essoufflait. Rapidement, elle agonisait.
Chaque jour que Romain restait dans l’eau, il s’étouffait. Rapidement, il dépérissait.
Chacun d’eux reprochait à l’autre de ne pas être comme lui. De mettre leur couple en péril. Et que si ça continuait, ils allaient se séparer mais la faute viendrait de l’autre.
Le temps passe et un beau jour Romain est devenu une grenouille. Une belle petite grenouille verte. Il chante, il fait des bonds sur les feuilles. Il explore la terre. Il se chauffe un peu au soleil. Il attrape les mouches. Et surtout, il adore se retrouver avec ses camarades grenouilles pour chanter pour faire venir la pluie.
Il était heureux comme ça.
Impossible pour lui de rester sous l’eau longtemps. Il devait vivre sur terre, sur l’eau et régulièrement aller sous l’eau mais pas avec des branchies, avec un poumon. De temps en temps, il croisait sa jolie poissonne.
Julie continue à nager dans la mare. Elle aimait explorer le fond boueux à la recherche des vers goûteux. Elle passait du temps à se faufiler entre les racines de nénuphars et jouer à cache-cache avec ses amis.
Romain vivait sa vie de grenouille.
Julie vivait sa vie de poissonne.
Ils vécurent heureux longtemps … mais pas ensemble.
…
« Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs ou presque, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite ou presque ».
Et si la faute venait de nulle part ?
Et si le destin d’un têtard était de quitter la mare pour vivre à l’air dit libre ? Sur la terre dite ferme.
Et si le destin d’un poisson rouge était de rester dans la mare ? Dans l’eau natale.
A qui la faute alors ? Peut-être à personne. Parce que ça devait se passer comme ça. On ne peut pas demander à un têtard de grandir dans l’eau où il est né. On ne peut pas demander à un poisson rouge de grandir ailleurs que dans l’eau de sa mare.
Les donneurs de leçons diront qu’il fallait que Romain épouse un têtard et Julie un poisson rouge. Mais alors, ils n’auraient pas eu ce bonheur. Ce bonheur a duré le temps qu’il a duré, mais c’était un bonheur unique. De toute façon, aucune autre demoiselle de la mare ne plaisait à Romain comme aucun autre poisson ne trouvait grâce aux yeux de Julie.
Certains diront que c’était une malédiction du destin que d’obliger deux êtres à se séparer.
D’autres diront que c’était une bénédiction du destin que d’avoir permis à deux êtres de se réunir.
” Oui, mais ça n’a pas duré “, disent les premiers. “ Oui, mais la vie ne dure pas éternellement non plus “, répondent les seconds.