Il n’y avait personne dans la valise.

Cela s’est passé il y a quelques années dans un train de banlieue. Je revenais d’un cours de danse. Il était tard et il y avait une dame qui avait mis sa grosse valise sur le porte bagage au-dessus d’elle. La valise bougeait avec les vibrations du train. Elle était instable et avec les tremblements commençait à sortir du porte bagage dangereusement. Je suis venu l’aider à la remettre en place.

Mais en fait, ça ne s’est pas passé comme ça. Il y avait une femme qui se disputait avec son compagnon. Il était un peu ivre, parlait fort. Les gens dans le wagon le regardaient d’un air désapprobateur sans rien faire. Il la pousse une première fois. Elle se lève et change de place. Je sens la colère monter en moi. Il l’interpelle et elle lui répond. Il vient s’asseoir en face d’elle et continue à discuter fort. Il la pousse une deuxième fois. La violence monte vraiment en moi.

Je me suis dit si j’interviens on risque de se battre, il est bien plus grand et costaud que moi je vais prendre un gros coup de poing. La scène continue de plus belle, il crie et la pousse encore. A moment, je me suis dit “Ok, j’interviens au pire on se bagarre, mais je pourrais toujours courir parce que ivre comme il était, il n’arriverait pas à me rattraper … même si nous courions en rond dans le wagon.” Je viens vers eux, et je lui demande de ne plus toucher la femme. Il écarquille les yeux.

Il me dit que ce n’était pas mon problème et qu’il fait ce qu’il veut. Je répète qu’il n’a pas à pousser la femme. Il commence à s’énerver contre moi et là, la femme intervient pour le calmer et pour me dire que tout va bien. Je me rasseois. De temps en temps, il m’interpelle … mais n’a plus touché la femme du voyage.

Cette expérience était très forte, entre la colère, le sentiment d’injustice et la peur, j’ai mis deux jours à me calmer. J’ai alors fait une fiche de travail Byron Katie, si vous ne connaissez pas allez regarder ses vidéos, et j’ai médité sur cette expérience. Voici deux révélations qui me sont apparues.

Premièrement, cet homme était malheureux de la situation. Il se sentait victime d’une injustice. Il a usé un peu de violence. Mais moi aussi, j’étais violent dans ma tête, dans mes pensées. J’avais des scènes de coups, de parades, d’esquives et de fuite. Quand je me suis levé, j’étais prêt à en venir aux mains. Je voyais une situation injuste, qui me mettait en colère et pour obtenir ce que je voulais, j’étais prêt, même si je ne l’ai pas fait, à user de la violence.

J’étais comme lui : prêt à user de la violence sur un autre pour avoir ma tranquillité. Impuissant face à la situation, victime de la violence d’émotions insupportables. C’était un frère en réalité. Chacun de nous est victime de son propre monde. Une autre situation, un autre contexte mais au fond, tous les deux pareils désemparés, désespérés et jusqu’à user de la violence contre un autre. J’ai ressenti tout son/mon désespoir et j’ai pleuré comme une madeleine.

Deuxièmement, on voyait que le couple était dysfonctionnel. Un bon psychologue aurait pu expliquer pourquoi cet homme en est venu à cette relation, ses attentes, ses frustrations, son enfant, son alcoolisme … bref, il s’est comporté comme ça parce qu’il n’avait pas le choix. C’était prévisible. C’était aussi prévisible qu’une valise qui tombe à cause de la répartition des poids des objets à l’intérieur. C’est là que j’ai un éclair de compréhension. Ce que j’avais déjà compris avec les moustiques avant.

Un moustique n’est jamais un mauvais moustique. D’ailleurs les moustiques qui me piquent sont de bons moustiques dans le monde des moustiques. Ce sont des mamans moustiques qui risquent leur vie en s’approchant des humains pour boire leur sang dont leurs œufs ont besoin. Depuis que j’ai compris réellement, émotionnellement, cette vérité, je ne me suis plus jamais, vraiment jamais mis en colère contre un moustique. Je continue à les écraser. Plus efficacement parce que sans colère. Avec du respect et de la compassion.

Même j’éprouve de la joie à voir le théâtre de la vie. Le moustique jouant le rôle de moustique en me cherchant à me piquer. Moi jouant le rôle d’humain qui cherche à tuer le moustique pour ne pas être piquer. L’un de nous deux va gagner. L’autre va perdre. Dans les deux cas, la vie, le théâtre de la vie, gagne toujours dans son expression.

Pour en revenir à notre homme et son analyse psychologique, tous les ingrédients dans son histoire l’a amené à pousser cette femme plusieurs fois et je n’étais pas obligé d’être en colère pour intervenir. L’homme, c’est une valise. Ses problèmes, les objets dans la valise. Si je vois que la valise risque de tomber sur cette femme, je serai venu l’aider à remettre la valise en place, le coeur léger sans vouloir réprimender la valise. Cette valise était obligée de basculer. Il suffit que je me lève, la remette en place.

Intervenir physiquement mais pas psychologiquement. L’intervention physique est efficace. L’intervention psychologique est nuisible. Parce qu’en fin de compte, c’est parce que je me suis fait tout un cinéma que j’ai tant tardé à intervenir entre l’homme et la femme. Sans les histoires dans ma tête de justices, de violences, de sauver une victime d’un bourreau, je serai intervenu beaucoup plus vite. D’ailleurs, depuis cette compréhension, je suis intervenu quatre fois. Deux fois pour des disputes de couples, deux fois des jeunes qui chahutent.

A chaque fois, je l’ai fait rapidement, naturelle, sans vouloir sauver ou faire la morale à qui que ce soit. Je demande simplement, en souriant et d’un ton ferme si tout va bien. Ça suffit souvent pour désamorcer les choses et arrêter leur schéma.

Il n’y a personne dans la valise. La personne, ou le moustique, fait ce qu’elle a à faire. Cela apporte une grande paix que de pouvoir l’accepter psychologique. Physiquement, je peux agir. Je peux tuer le moustique, interrompre une dispute, interpeller mon interlocuteur, l’entraver physiquement ou fuir pour éviter les coups. Plus je suis calme, moins j’ai de la colère, plus je serai efficace.

Un boxeur qui monte sur le ring en étant en colère a beaucoup de chance de perdre son combat, c’est encore plus pour les samouraïs qui se battaient aux sabres. La colère donne de la force mais diminue la vitesse, les réflexes et l’observation.

Quand je me dispute avec quelqu’un, quelques fois, j’arrive à me rappeler que c’est une valise avec des trucs à l’intérieur qui est en train de basculer. Il n’y a personne à l’intérieur, seulement des blessures, des souffrances, des traumas et des peurs. Je sens alors moins de colère et plus d’ouverture. C’est encore plus vrai pour les personnes qui nous sont chères. Nous attendons d’eux qu’ils nous comprennent vraiment, qu’ils nous aiment vraiment, qu’ils nous acceptent tels que nous sommes.

Nous voulons qu’il y ait quelqu’un dans cette valise. Mais il n’y a personne non plus dans cette valise. Que des blessures, des peurs, des traumatismes, de la fermeture. Bien sûr, une personne ne se réduit pas à ça, mais au moment d’une dispute si. Une dispute ce n’est pas deux personnes bienveillantes et calmes qui se retrouvent, c’est deux personnes traumatisées qui se font face.

Il y a personne dans la valise. Personne à en vouloir. Redresser la valise et retourner vous asseoir tranquillement à votre vie.